jeudi 11 mars 2010, par Rainer Supan
Ces gens avaient acheté une ferme en Normandie et produisaient du lait avec une cinquantaine de vaches laitières. Il faut en vendre des milliers de litres de lait pour rembourser une somme pareille ! A moins de 30centimes d’€ le litre, je vous laisse faire le calcul.
Quand un jeune agriculteur s’installe, il fait un dossier et se trouve immédiatement orienté vers le Crédit Agricole qui détient quasiment le monopole de la répartition des emprunts. Comment une banque, dont le but est de faire de l’argent en fourguant à tout va le maximum d’emprunts peut-elle modérer l’ambition d’un jeune qui s’installe et lui conseiller un endettement raisonnable ? Ce n’est pas son intérêt, et ça me semble totalement incompatible.
Car pour elle, aucun risque. Elle fait un plan de remboursement virtuel, "Vous empruntez tant sur 30 ans, vous remboursez tant, votre lait (ou viande, fromage...) vous rapportera tant par mois, cette année vous avez une subvention de ceci, l’an prochain une prime de cela, ça vous fera tant par mois... tap-tap-tap..+ 25....tap-tap-tap....-32,5....grrrrr...tuuuuut....C’est bon". La calculette est proche d’exploser, l’agriculteur fait confiance, et c’est dans la poche.
Mais comme les prix ne sont plus garantis, que la concurrence tire les prix plus bas que terre, les jeunes rament comme des galériens dès leur entrée dans l’exploitation, et au bout de 4 ou 5 ans, à force d’avoir emprunté jusqu’à plus soif, la machine s’arrête. Si le jeune se casse la figure, les banques se remboursent sur la propriété, qu’ils rachètent pour trois euros six sous.
L’un de nos voisins s’est installé il y a environ 6 ans pour produire des poulets fermiers, parqués dans de grands enclos sous les arbres. Ils les élève par "bande" de 50 maximum. Il en produit plus de 1500 par an. Vous qui êtes dans l’agriculture vous trouverez ça ridicule, 1500 poulets, ça ne ressemble à rien par rapport aux immenses poulaillers de 300 000 têtes ! Peut être, mais il s’est fait une vraie clientèle, fidèle, qui apprécie de déguster un très bon poulet qui ne soit pas gonflé d’eau, qui a du goût, à un prix abordable.
Quand il a présenté son dossier, on lui a dit qu’il lui fallait "un tracteur pour emporter les aliments à ses volailles, plus une remorque, plus ceci, cela...Il vous faut des écuries fermées, comme ci, comme ça, on peut vous fournir des plans aux normes..etc...etc.. " Il a arrêté le brave conseilleur en lui précisant " qu’il avait deux bras avec deux mains au bout, et que cet attirail qu’il possédait depuis sa naissance lui permettrait de pousser une brouette. S’il avait besoin d’un tracteur il emprunterait celui de son beau père, agriculteur en retraite, qui sans être de la prime jeunesse pouvait tirer un tombereau ou une remorque, et ce serait largement suffisant. Quant aux écuries, elles seraient aux normes, mais faites avec l’aide de son père qui était forgeron. Il ferait les armatures métalliques, lui poserait bardeaux de bois et tuiles". Ils ont fait comme ça, maintenant il agrandit ses parcs, il s’est fait construire, toujours en mettant la main à la truelle, un abattoir aux normes lui aussi. Il ne fait pas fortune, mais il vit en grandissant doucement. Son épouse travaille à l’extérieur, comme 90% des épouses d’agriculteurs, et ils s’en sortent.
En revanche, il s’est pris des ampoules aux mains à force d’enfoncer les poteaux, scier des bardeaux, planter des clous et couper des fils de fer. Ils ont réalisé un travail de titans, mais ils ont réalisé leur projet en empruntant le minimum.
Et ça marche. Si vous voulez une dinde, une oie ou un poulet de 3kg pour faire un coq au vin à Noël, vous avez intérêt à le commander au mois de janvier ! S’il avait écouté le conseiller agricole, cela aurait il été mieux ? Il aurait eu moins de travail, c’est certain, mais comme il aurait tout fait faire, il aurait eu trois fois plus de frais.
En discutant avec une comptable, elle me disait qu’elle voyait assez souvent des jeunes agriculteurs endettés à 80%. J’ai appris à l’école que l’endettement se calculait sur le chiffre d’affaire. Ce chiffre m’a paru tellement énorme que je n’ai pas pensé à lui demander la précision : un agriculteur peut il être endetté à 80% de son chiffre d’affaire ? Ou bien calcule-t-elle sur une autre base ? Je dois la revoir sous peu, et je vais lui demander, car ça m’intrigue.
Et si c’est bien ce que j’ai compris, je ne suis plus surprise que les agriculteurs ne s’en sortent plus et aillent au Restos du Coeur. Comment peut on étaler une dette de cette proportion ? Cela me semble inimaginable. Au moindre accroc, à la moindre baisse du prix du lait ou de la viande, aucune réserve de trésorerie disponible, mais l’obligation de refaire un emprunt pour boucher les trous. On a beau vous faire des allègements de charges, ça ne suffit pas, car il arrive toujours un moment où il faut payer, les banques n’étant pas des philantropes. C’est le cercle infernal qui aboutit à la ruine.
Une chose me surprend quand même. Un agriculteur devrait au moins pouvoir se nourrir. Avec un jardin, on peut avoir des légumes. Des poules assurent avec les oeufs un apport en protéines animales, les vaches laitières produisant du lait on peut au moins avoir la crème, les yaourts (très faciles à faire : 1l de lait, de la présure qui est très peu chère, ou à défaut du jus de citron, on chauffe le four à 35°, on met le lait emprésuré ou citronné dans des ramequins, on place le tout dans un plat, on éteint le four, et on laisse passer la nuit comme ça. Le lendemain matin, les yaourts sont prêts. Ne manque plus que la confiture à mélanger avec !), et le fromage si on le désire. En plantant deux ou trois pommiers dans un coin de jardin, on a des pommes presque tout l’hiver. Au prix ou elles sont, ce n’est pas négligeable. Avec trois framboisiers, deux groseillers, quelques pruniers, on fait toutes les confitures de l’année. Je parle dans ce cas de consommation personnelle pour une famille. Et ça devrait éviter de faire appel aux Restos du Coeur. Cette démarche me semble si difficile à faire ! Cela doit être très humiliant.
Je suis sortie de cette interviou un peu sonnée en me demandant comment on en était arrivés là. Je ne suis sûre de rien, et peut être que je me plante en beauté, mais je pense que l’agriculture industrielle y est pour beaucoup. Il faut tout voir en grand, avoir le plus de terres possible, le plus de matériel possible pour être un "industriel de la terre". Si on n’est pas "gros", on n’existe pas. N’est ce pas ça l’erreur ? J’ai toujours vu qu’un petit bateau dans la tempête manoeuvre mieux qu’un énorme barlut qui met 10km pour virer de bord. Je pense que de petites structures sont plus adaptables et moins risquées.
Mais il faudrait changer de mentalité, et je crois que ce n’est pas demain la veille. Vu que les écoles agricoles sont plus ou moins "sponsorisées" par des marques de produits chimiques dont on fait toujours une consommation effrénée et qui reviennent aux agriculteurs les yeux de la tête. Sans compter les tourteaux de soja pour l’hiver qu’on importe à prix d’or. Pourquoi ne pas semer sa consommation de céréales pour l’hiver ? Cela ferait autant de paille à ne pas acheter, et des céréales beaucoup moins chères que des produits transformés qu’il faut acheminer, manipuler...
Comme je discute beaucoup avec des agriculteurs, (même ceux avec qui je ne suis pas d’accord), l’un d’eux m’a demandé si je voulais supprimer les agriculteurs ! Grands dieux, non, surtout pas ! Mais je crois qu’il est temps pour eux de redevenir des "paysans" (quel plus beau nom que celui ci peut on trouver pour cette profession ?), des gens qui cultivent la terre, non pour nourrir la planète en ruinant les petites économies locales des pays en voie de développement par l’envoi de nos surplus, moins chers que les produits sur place. Mais simplement en revenant à une agriculture de proximité, faite pour alimenter les gens de son village ou de la ville voisine. Si chacun fait ça dans son secteur, ça devrait déjà faire pas mal de kilos de patates !
Il est quand même navrant d’entendre un parent d’élève de la région parisienne, qui veut passer la cantine de son fils en agriculture biologique, ne pas pouvoir s’approvisionner en légumes près de chez lui. Avec les riches terres de la Beauce, de la Brie, de l’Artois à proximité, ne pas pouvoir trouver de quoi approvisionner des cantines ! C’est ça qui cloche à mon avis, que ce soit en bio ou en industriel : le manque de proximité, les longs trajets en camions pour importer des légumes bio d’Allemagne, des fraises du Chili, des avocats d’Israël ou des haricots verts du Kenia ! Sans compter les fleurs du Congo ou du Sénégal ! Comme si on n’était pas capables de produire de quoi alimenter toutes les écoles de France et de Navarre avec le nombre d’hectares de terres que nous avons. Ah, si nous nous mettons à produire de la patate Amflora pour la pâte à papier, ou des betteraves pour les agrocarburants, (on commence par la pâte à papier, puis par les animaux et on va finir par nous en faire bouffer de leur saleté ! Est ce qu’on avait besoin de ça ?), c’est sûr qu’il n’y aura plus assez de terres pour la nourriture des humains. On va devoir faire des choix, et si on ne le souhaite pas, je crains que les événements ne nous y obligent.
Qui s’est soucié des maréchaux-ferrants quand on acheté des tracteurs ? Ils sont devenus ferronniers. Que sont devenus les marchands d’eau, les épiciers de quartier, les cordonniers, les relieurs...et j’en passe ?Ils se sont reconvertis, même si ça ne leur faisait pas plaisir, on ne leur a pas demandé leur avis.
Je crois que le moment est venu pour l’agriculture de redevenir le monde des "paysans", sinon, elle est morte dans son état actuel en moins de 10 ans.
Voilà, il a fait un froid de canard, mais au moins il y a eu du soleil. Passez une bonne semaine, les crocus sont sortis, le printemps frappe à la porte, et c’est pas dommage !
Par monique de lavesvres